Home Blog Chronique : Pourquoi les clips video hip hop camerounais craignent

Chronique : Pourquoi les clips video hip hop camerounais craignent

1
Chronique : Pourquoi les clips video hip hop camerounais craignent
"Hein Père !" de Stanley Enow
Découvrez cet excellentissime article qui fait un tableau objectif des clips video du hip hop camerounais sur un ton à déguster sans façon. Critique et conseils. Vive l’authenticité !

————–

Hello Camfolks, Killjoy speaking. (Yeah, im back)

Je sais qu’il est hasardeux en 2013 d’attaquer son propos de manière aussi incendiaire, mais dans un monde où on est automatiquement étiqueté de « hater » à la minute où on a l’audace de dire ce qu’on pense, il ne sert plus à rien de la jouer diplomate et de customiser son discours avec les accessoires de la critique constructive. Donc âmes susceptibles vous êtes prévenues : Yeah Im A Hater. (Waka Flocka’s voice)

Ne nous méprenons pas, je suis fière de la vague de progrès sur laquelle l’industrie du hip-hop camerounais est en train de surfer. Les représentants de la nouvelle génération proposent des thèmes beaucoup plus dans l’ère du temps que le rébarbatif « Président tu tues les jeunes » de ce rappeur visiblement torturé dans l’âme qu’on ne présente plus. Apparemment, certains ont compris que les jeunes d’aujourd’hui aspirent à autre chose que se plaindre de ce que le système n’a pas fait pour eux. Cette dynamique se ressent également au niveau de la promotion des œuvres, où l’on est doucement en train de comprendre les mécanismes du marketing digital. L’exemple du magnifique travail abattu par Mboa Urban Music (www.mboaurbanmusic.com) parle de lui-même : la première vitrine de hip-hop camerounais digne de ce nom, qui vous donne accès à toutes les dernières sorties, avec un relai efficace sur les réseaux sociaux. Et le coup de la mixtape « Mboa Tape Vol 1 » téléchargeable gratuitement sur le site… tout simplement, du génie à l’état pur. Mais trêves d’éloges. Il ne s’agit pas ici de démontrer mon affection envers un mouvement culturel qui continue d’inquiéter nos parents, mais d’expliquer en quoi c’est exaspérant de voir certains contemporains  répéter inlassablement les mêmes erreurs. Allons-y pas-à-pas.


DUC-Z 2

Chers réalisateurs camerounais de clips de hip-hop, voici une chose toute simple, qu’afin de faciliter la tâche à tout le monde vous feriez bien d’intégrer : il y a une différence entre l’aspect et le contenu.

L’aspect : c’est tout ce qui concerne la forme de votre travail. La qualité de l’image, les techniques de vidéographie, le stylisme, etc.

Le contenu : le message transmis. Que le clip raconte une histoire ou pas, une bonne œuvre vidéo transmet un message. Elle est la traduction d’un mode de pensée, elle prend position sur un thème donné, si vous arrivez même à décrypter les codes utilisés vous vous rendez compte qu’elle reflète une tendance. Le tout doit se faire avec une subtilité qui séduit le spectateur car il a compris que c’est à lui que vous vous adressez de cette manière.

Ces deux éléments, aussi distincts que complémentaires, garantissent une fois combinés le succès de votre travail. Non, ce n’est pas la force du courant Illuminati qui confère à Kanye West et à tous ses potes du crew « J’ai-Plein-D’argent Inc » une telle notoriété. C’est que ces gens très respectables travaillent avec des gens très organisés, qui ont vite compris qu’au-delà de la qualité de l’œuvre musicale, il y a ce pan qui vous concerne : la retransmission de l’univers musical en image. Ces gens très organisés font ce qui s’appelle de la recherche. Parce que séduire un public par l’image exige de connaître ledit public, ils sortent, observent les passants dans la rue, regardent les infos, lisent des magazines (bref, ils se cultivent quoi). C’est de cette façon qu’ils identifient les tendances, et ce sont ces tendances qu’au lieu de chercher à comprendre vous reproduisez bêtement. Pardon. Et ce sont ces tendances qui, une fois traduites en aspect+contenu donnent ces clips qui vous font tellement fantasmer et que vous vous obstinez à copier.

Expliqué comme ça, réaliser un clip de hip-hop devrait logiquement se faire après :

–          Une immersion dans l’univers musical de l’artiste dont il est question

–          Une recherche au niveau du contenu. Par exemple, quel est le public auquel l’artiste s’adresse ? son âge, lifestyle, ses aspirations… bref, détectez un « insight »

Sauf que voici ce que vous faites :

Aspect : Regarder Trace TV/MTV/Chanel O et reproduire exactement ce que vous voyez parce que, pensez-vous, « c’est ça qui marche actuellement »

Contenu : Improvisation totale.

Avant, ça nous donnait des clips façon Napster/Bobby Shaman, avec qualité d’image certes impeccable mais mêmes réflexes de tournage d’un artiste à l’autre. Au final, tous les clips se ressemblent, on voit des filles sexy dans des tenues sexy, des voitures garées (pourquoi, au fait ?) et des plans resserrés sur les personnages, pour qu’on ne remarque pas que le clip a peut-être été tourné en bas de chez eux.

Maintenant la donne change. Parce que depuis les USA ils vous balancent de nouvelles techniques, les nouveaux acteurs du marché cherchent à prouver qu’ils regardent tellement la TV qu’ils peuvent faire comme à la TV. Pourquoi cette obsession pour les Etats-Unis ? Vous avez peur d’oser ? De sortir un peu des sentiers battus ? Ou alors vous estimez que les artistes camerounais veulent tellement ressembler à leurs confrères d’occident dans leur musique, que ça doit forcément être le cas dans les vidéos ?

J’ai été très attristée le jour où, me connectant sur Youtube pour regarder la vidéo de « Bom Bom Bom » de Museba, j’ai lu parmi les commentaires « enfin un clip camerounais aux standards internationaux ».

MUSEBA 1

MUSEBA 2

Je vous promets, regarder ce clip a failli me faire détester la chanson. Oui en effet, l’image est belle. Museba est sexy, mais arrêtez de vouloir la faire ressembler à Beyoncé ou autre artiste n’évoluant pas dans le même contexte culturel, n’ayant pas les mêmes équipes de travail ou style de vie. A quoi sert tout ceci ?  A faire penser qu’au Cameroun on sait aussi faire de la musique ? Un peu d’authenticité de grâce, s’arrimer aux standards internationaux en terme de créativité ce n’est pas copier ce qui se fait ailleurs, mais positionner sa voix/technique comme étant unique/originale, fièrement porteuse des codes d’une industrie. La seule valeur que ce clip arrive à me véhiculer est que les artistes camerounais vivent par procuration.

Maintenant si le mode de fonctionnement que vous avez choisi est le suivisme, imitez au moins les bons modèles. Là je pense à Shamak, pour le magnifique gâchis que vous nous avez organisé autour du cultissime « Hein Père » de Stanley Enow ; Comme d’habitude, j’écoute la chanson et j’imagine une vraie révolution culturelle, des camerounais qui sont fiers de leur street life, bref, des gars du Mboko qui sont high, père. Puis je regarde le clip et je retrouve les mêmes contre-plongées/travelling clichés que dans « African Mamy » de Duc-Z, encore des voitures garées (mais bon sang, elles appartiennent à qui ?!), des filles sexy etc. Ah, pour la petite touche locale ils ont quand même pensé à un petit placement de X-Net Phone. #SMH.

N’oublions pas qu’il y a un décalage entre le moment où un clip sort en occident et celui où on en entend parler au Cameroun. Pareil, le flux et la qualité de l’information varient fortement en fonction des médias. Donc si pour vous le nec-plus-ultra de la culture urbaine c’est Trace TV, assumez le fait que votre travail sera ringard avant même que vous n’ayez fini de produire.

Je vais vous le demander comme un service pour le bien-être socio-artistique : sortez, questionnez les camerounais, lisez, allez sur internet bref, recyclez vous un peu et oubliez Hype Williams. Hype Williams est démodé. Le monde évolue et les Etats-Unis ne constituent pas le seul pôle sur terre qui dicte les prochaines tendances. Vous voyez les exemples du Ghana et l’Azonto ? La Corée du Sud et la K-Pop ? C’est ce qui arrive lorsqu’on comprend qu’imiter un leader ne fera jamais de vous un leader, mais un éternel follower. Donc arrêtez de contrefaire le talent des autres et bossez un peu sur le votre.

(Comme je disais plus haut, on vit une époque où dire ce qu’on pense pour le bien de tous fait de nous un hater. Je n’ai donc plus qu’à attendre vos remarques, suggestions et réactions épidermiques … )

PS : Likez quand-même notre page Facebook  et suivez nous sur Twitter dans la foulée 🙂

From Douala To The World,

Lets Keep Moving

Killjoy.

Source : Creative and Moving

1 COMMENT

  1. Excellente analyse, que je partage entièrement. Je pense que défi d’aujourd’hui pour les artistes de tous horizons est d’assumer leur identité culturelle sans faillir sous le rouleau compresseur des VEVO et autres machineries médiatiques.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.